Épisode 1
Le testament d’Elrish

Dans lequel on trouve les moyens d’affronter la Bête

4–6 minutes
Rien ne se perd, rien ne se crée,
Rien ne se conserve éternellement,
Tout se transforme en permanence ;
Si bien que, pièce à pièce,
Le nouveau Monde apparaît aux scrutateur..ices.
Caché dans l’ombre de l’ancien ordinaire
Il prendra la Bête par surprise.

Le 28 juillet 23, Elrish se réveilla dans le foyer du 13e arrondissement de la capitale Sanfraise où il loge. Il prit son petit-déjeuner habituel composé d’une demi-baguette tartinée de margarine et d’un café soluble, puis coucha soigneusement sur son carnet :

Quatre matins que je n’ai pas écrit. Les jours se ressemblent trop. Ils se ressemblent pour moi. Ils se ressemblent pour mes voisins. Ils se ressemblent pour ceux qui me tendent les sacs en papier kraft, ils se ressemblent pour ceux à qui je les tends.

Hier soir en m’endormant alors que Vai ronflait légèrement, je pensais aux couloirs de l’université où j’ai fait mes classes. Je pensais aux problèmes à résoudre, à la physique, à la mécanique des fluides, à la pression, aux calculs, aux résultats. Une configuration donnée, un résultat donné. Et pour moi, quel paramètre changer ? Quel grain de sable mettre dans quel rouage, pour dérailler la machine qui me réveille chaque matin, dans la même réalité ? Peut-être qu’aujourd’hui je rencontrerai mon grain de sable. Ou peut-être serais-je celui d’un autre.

À 11h09, il arriva place de la Chosepublique où il retrouvait d’autres livreur..ses à vélo pour capter les rares commandes des jours d’été.

À 11h43, il accepta sa première commande sur l’application e-bur eat.

À 15h22 il écrivit :

Je sais que le dernier message d’un immolé porte plus que la parole de certains vivants.

À ceux qui comme moi se sont retrouvés aliénés, voici la solution à laquelle j’ai pensé :

À 15h46, place de la Chosepublique, un homme prend feu.

Le soir même, les livreur..ses étaient réuni..es en silence place de la Chosepublique. Plusieurs centaines. Au centre, un homme — Vai — lisait le testament d’Elrish. Tous..tes écoutaient attentivement ce que le mort avait à dire. À leur départ de la place, au pied de la Chosepublique, des bougies, des photos et un message : « Tué par e-bur ».

Le lendemain, les coursier..es récupérèrent les commandes et en firent un festin à leur point de rendez-vous habituel sous le regard circonspect de quelques privilégié..es qui attendaient leurs repas. Là, i..els discutaient, relisaient le testament, s’organisaient.

Les jours suivants, le rituel recommençait sans que les observateur..ices extérieur..es puissent vraiment dire ce qu’i..el se trame. On envoya des journalistes et des flix mais rien n’en sortit et comme i..el n’y avait aucun esclandre et que le deuil l’imposait, on laissa filer.

Dans les médias traditionnels, les propagandistes de la Bête relancèrent un débat stérile sur l’eburisation du travail et comment on pourrait peut-être potentiellement réformer pour faire en sorte que les pauvres continuent de travailler pour les riches mais sans trop se tuer trop jeune et de manière trop spectaculaire pour qu’on puisse quand même profiter tranquillement de repas livrés pour pas cher. Le débat s’effaça rapidement et sans effet à la faveur de l’été.

Le quatrième jour suivant la mort d’Elrish, les livreur..ses avaient disparu. Une disparition spectaculaire puisqu’elle modifia instantanément le paysage quotidien de la ville en la privant des éclairs colorés qui se précipitaient à toute vitesse à travers rue, route et trottoir, défiant la mort à chaque instant.

Dépossédé de sa masse de travail corvéable à merci, et le temps de trouver une solution, e-bur, suivi des autres plateformes, débrancha son service et afficha, en lettres blanches sur écran noir, un message de condoléances aux proches d’Elrish, affirmant observer « une semaine de silence en solidarité », laissant entendre de possibles améliorations de fonctionnement, tout en rejetant toute responsabilité ou engagement formel.

Mais les jours passaient, les livreur..ses ne revenaient pas et le phénomène semblait gagner toutes les villes de Sanfre où i..els officiaient.

Jusqu’au jour où, à l’approche de la rentrée, des flottes de vélos envahirent la ville. Ils allèrent de restaurant en restaurant et distribuaient des tracts :

Déçu par e-bur Eat ? Mange Elrish !

e-bur

– Tue ses livreurs 
– S’enrichît sur le dos de travailleurs précaires
– 0 livreur et 0 repas livrés depuis le 28/07

Elrish

– Est possédé par ses livreurs
– Redistribue la valeur à ceux qui la créée
– Plus de 70k livreurs disponibles en Sanfre

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Le tract permettait aux restaurateurs d’adhérer à un service en tout point similaire à e-bur, charte graphique et système d’exploitation mis à part. Puis à leur tour les restaurateur..ices portèrent la nouvelle à leurs clients, qui se diffusa ensuite dans les réseaux sociaux.

En quelques jours l’application fut téléchargée plus de trois millions de fois et le service s’implanta même dans des villes où e-bur n’opérait pas.

Les coursier..es reprirent du service avec leurs vélos et leurs sacs glacières cubiques customisés à grands renforts de stickers et de patchs pour couvrir la marque de leurs anciens exploiteurs.

Pour e-bur, ce fut le début de la fin. Non seulement la branche sanfraise dut fermer rapidement faute de livreur..ses, mais en se répandant, la nouvelle de ce tour de force en inspira d’autres. Elrish diversifia son secteur d’activité aux VTC avec la même logique et d’aussi bons résultats. Puis les coopérateurs décidèrent unanimement de mettre à disposition librement le code de leur application et leurs principes organisationnels pour leurs homologues du monde entier qui voudraient suivre leur exemple. Cela fut suivi d’effets immédiats puisqu’e-bur commença à fermer ses portes dans la plupart des pays où il était installé l’année d’après.

Aeger Utum, Chronologie Exocapitaliste

*se référer au glossaire