Le début

C’est ici que tout commence

8–12 minutes

Disclaimers et autres trigger warnings

Toute ressemblance avec la réalité vient du fait que le récit se passe dans une branche du multiverse assez proche de la notre mais pas complètement identique – ou « uchronie » si vous préférez. La narration et ses personnages ne sauraient être considérés comme empruntés à notre réalité. Ainsi, le personnage de Conard Arnold n’a par exemple absolument rien à voir avec Bernard Arnault, respectable entrepreneur.

Le monde décrit par la..e narrateur..ice n’est pas notre monde car il est n’est pas réaliste, il est même franchement absurde puisque dans celui-ci 5 000 personnes dorment dehors dans des villes où plus de 300 000 logements sont vides, les peuples disposent de nourriture en quantité suffisante mais souffrent tout de même de famine, d’ailleurs le manque y est organisé pour le bon fonctionnement d’une économie censée combler le manque ; dans ce monde, le bien se dit « mal » et le mal, « bien ».

Cette publication emploie une typographie post-binaire dans laquelle, notamment, les points médians sont remplacés par des ligatures. Quelques exemples :

Pour en savoir plus, je vous recommande de visiter le site de la collective Bye Bye Binary (BBB)

Crédits typographies

La Full~Times est le fruit d’une collaboration entre la dessinatrice de caractères Amélie Dumont et les éditions Burn~Août.

L’Adelphe est dessinée par Eugénie Bidaut

L’Unormative Fraktur est dessinée par Léna Salabert-Triby, Laura Conant, et Peter Wiegel

L’Homoneta est dessinée par Quentin Lamouroux

Enfin, La Mort de la Bête est un récit à paraître en feuilleton sur ce site, chapitre par chapitre (mensuellement dans l’idéal). Pour être tenu au courant de la sortie de ces chapitres, vous pouvez vous abonner à la newsletter ci-dessous ou me suivre sur Instagram.

L’écriture suit le rythme de parution, c’est-à-dire que j’écris un chapitre, je le publie et j’écris le suivant. Le récit n’est pas écrit entièrement à l’avance puis diffusé au compte goutte. Au vu du rythme espéré et en dépit des relectures, il est possible (et selon moi tout à fait acceptable) que des fautes involontaires échappent à ma vigilance et à celle de mes gracieux..se relecteur..ices. Toutes les suggestions de corrections sont donc bienvenues.  

Ce texte restera en accès libre et gratuit sur ce site sans publicité, et ce, dans son intégralité, aussi longtemps que faire se peut.

Bonne lecture ! 

Prélude : In illo tempore (en ce temps-là)

Alors que nous nous apprêtons à célébrer le retour de l’Abondance, 
Que les étés adoucis ne nous confinent plus à la fraîcheur des cavernes, 
Que les humain..es ont su trouver leur juste place au sein de Nature, 
Et qu’ensemble i..els ont appris à cultiver à leur rythme,
Et partager les fruits sans crédits ni dettes,
I..El m’est apparu qu’i..el faudrait peut-être consigner cette histoire importante dont je suis l’un des dépositaires : Le récit épique de la victoire de l'humanité sur la Bête.

Libre à Nature de lui donner le destin qu’elle voudra.

Nous avons un rapport très flou à nos histoires récentes, comme si elle était plus lointaine que nos histoires anciennes. Paradoxalement, nous disposons de bien plus de données qualitatives sur celles-ci que sur toute autre période. Aussi semble-t-i..el opportun de rappeler que le monde n’a pas toujours été celui dont nous jouissons aujourd’hui, et que ce fruit si juteux dont nous nous délectons à raison fut autrefois corrompu jusqu’à la moelle.

Quand nous jouissons d’eau et de nourritures en quantité suffisante pour couvrir nos besoins et nos envies, et que nous les partageons donc en fonction de ceux-ci, nos ancêtres faisaient face à des manques organisés, destinés à asseoir le pouvoir des uns sur les autres. Aussi réservaient-i..els les fruits de Nature aux violents et aux héritièr..es des violents.

Alors que nul..le ne peut exercer sur nous autorité légitime, que les « maîtres » ont disparus, les ancienn..es se retrouvaient enfermé..es dans des systèmes complexes de domination ultra-violente prétendant garantir leurs libertés.

Alors que notre travail n’est jamais une ombre à nos jeux — puisqu’il n’occupe qu’une minorité de notre temps sur Terre grâce à la bonne répartition que nous en avons —, ceux qui nous précédèrent se voyaient réduit à l’absurde servitude qui découle d’une organisation où certain..es se étaient privé..es de travail quand d’autres avaient la charge de deux à quatre personnes.

Alors que nous nous déplaçons comme bon nous semble aujourd’hui sur toute la surface de la terre, i..el fallait compter autrefois avec les « frontières », les « territoires », les « États », leurs « lois » et leurs « visas », barrières imaginées par quelques-uns pour contraindre tous les autres.

Quant à Nature qui a vu naître les humain..es, qui assurait leur subsistance et dont fatalement i..els dépendaient en tout, elle souffrait de poisons mis au point et répandus par une partie d’entre ell..eux, qui pensaient certainement pouvoir se passer de Nature pour vivre. C’est d’ailleurs toutes ces horreurs qui nous menèrent à traverser les estivations, dont nous sortons à peine, et qui permirent de guérir bien des maux absurdes qui infestaient le Monde.

Comment l’humanité en est-elle arrivée à se penser en dehors de la nature, à se subdiviser elle-même en groupe de différentes importances, puis en individus également hiérarchisés et à s’enfermer dans un cycle autodestructeur ?

Expliquer la naissance de la Bête n’est pas mon propos, quoique nous l’évoquerons. Comprendre la genèse pour la défaire ou la prévenir est une noble quête. Mais la Bête a bien vécue : l’enquête sera longue et ses conclusions incertaines. C’est pourquoi nous ne devons pas attendre pour nous prémunir dès aujourd’hui de son retour et recenser les armes qui nous permirent de l’abattre.

Car de toute évidence, un jour, nous oublierons cette partie de notre histoire, comme nous avons oublié toutes les histoires sans trace, et toutes les histoires dont les traces ont disparu. I..El n’y a rien de terrible à l’oubli qui nous libère de l’impossible rôle de conservateur..ice éternel..le et nous oblige sans cesse à créer, réinventer pour accompagner la perpétuelle transformation du monde tel qu’il est — et non tel qu’on s’en souvient.

Mais i..el est un démon vaincu qui sitôt oublié ressortira masqué et nous tentera de l’essayer à nouveau. Il en convaincra certain..es de leur supériorité, d’en exploiter d’autres, d’engranger des ressources dont i..els n’ont pas l’usage pour en priver le Monde et sur lui exercer son pouvoir… Plus généralement il les poussera à dénaturer la Terre, la mettre en détresse et la soumettre à son joug. C’est pourquoi je consigne ici un message : si vous ne devez retenir qu’une seule chose, c’est de ne jamais suivre cette route.

Mais si d’aventure ce démon oublié venait à ressusciter, j’espère que les fil..les de nos fil..les saurons exhumer le récit de la mort de la Bête. Puissiez-vous y trouver, au mieux, des méthodes transposables à votre époque pour une nouvelle fois l’achever, au pire, la certitude que la Bête est vulnérable et mortelle.

La Bête est une chimère perverse et métamorphe qu’i..el serait difficile de désigner d’un mot.

Appelée Capitalisme, elle amasse toutes les richesses du monde produites par d’autres pour se faire un matelas sur lequel dormir en grand Dragon, tandis que cell..eux qui forgent les pièces peinent à se reposer sur la pierre froide et meurent de faim.

Appelée Colonialisme, elle divise et va se servir chez les autres, par massacres et manipulations, et pour ne rien gâcher, y trouve une nouvelle main d’œuvre.

Appelée Impérialisme, elle trace les frontières sur les cartes et entre les êtres, elle organise, hiérarchise, place et déplace ses pions sur l’échiquier. Vie, mort, prison, travail, bourgeois, prolétaire, soldat.

Peut-être qu’en l’appelant Domination, on désignerait la Bête tout entière, sans vraiment toutefois saisir sa complexe anatomie : ici le sexe du patriarcat, là les griffes de la division, ici les mamelles du mensonge et de la peur et là les tentacules de l’Empire…

Le monde sous son joug était d’une difformité telle que pour nous qui y sommes étranger..es, i..el est difficile de s’imaginer comment il a pu advenir, alors même que pour ceux qui en firent l’expérience, i..el était inconcevable d’imaginer qu’un autre monde fût possible — jusqu’à ce qu’il advienne.

Les temps que je m’apprête à conter précèdent quelque peu l’affrontement de la Bête.

En ce temps-là, quelque part entre l’an 20 et 25 du troisième millénaire de l’ancien calendrier, la Bête avait étendue son Empire au-delà des terres émergées : les profondeurs, le ciel et l’espace, jamais ce monstre n’avait eut autant d’yeux pour surveiller et contrôler les peuples voûtés sous l’ombre de son drapeau.

Toutes ses citadelles fièrement dressées protégeaient le centre impérial des périphéries exploitées et méprisées. L’une de ces citadelles, la Sanfre, nous intéresse tout particulièrement. Ancien siège de l’Empire, la Chosepublique sanfraise restait un bastion stratégique des terres impériales euporéennes. Gorgée de l’or des colonies, elle s’enorgueillissait d’un raffinement culturel et d’un prestigieux héritage. Haute couture, haute gastronomie, beaux-arts, tous les signes extérieurs d’élitisme semblaient être soigneusement manufacturés dans des ateliers sanfrais. Ce n’est pas que les autres sont en-dessous, c’est tout simplement que la culture sanfraise est par essence supérieure. Voilà le mythe sanfrais, un mythe qui s’était imposé non sans mal puisqu’i..el avait fallu le construire pendant des siècles à grand coup d’invasions, d’esclavagisme, de massacres, d’annexions, d’humiliations, de traités de paix fallacieux et pour couvrir tout ça, beaucoup de dorures et une propagande audacieuse qui romançait sans vergogne « l’Histoire de la Sanfre et de ses héros ».

Dans le Roman Sanfrais, les privilèges étaient déjà abolis, la colonisation était un projet humanitaire destiné à civiliser de pauvres sauvages affamés ; les « hommes » naissaient et demeuraient libres et égaux en droit — sauf s’ils n’avaient pas la nationalité sanfraise — et leurs échecs ou réussites ne tenaient qu’au mérite de leur travail ; les Sanfrais..es avaient tous..tes fièrement résisté à l’envahisseur génocidaire pendant la guerre ; et bien d’autres fables encore s’y trouvaient comme celui du bon petit Sanfrais et du Grand Méchant Migrant, de la démocratie représentative ou de la judochristienté.

C’était un récit un peu complexe à lire puisqu’il n’était inscrit nulle part afin d’être réécrit à loisir et convoqué pour dire un peu tout et son contraire. Comme la Sanfre était un complexe palimpseste socioculturel, i..el avait bien fallu un récit pour les gouverner tous et dans l’identité nationale les lier, au pays de Sanfre où la Bête s’étendait, repue.

Dans ce Roman, i..el n’y avait d’ailleurs pas de Bête à vaincre, et pas de raison de se révolter. Malgré cela, le peuple sanfrais trouvait de nombreux prétextes pour exprimer son mécontentement. Grèves et manifestations y étaient donc présentées comme des évènements culturels afin d’en dépolitiser les revendications et les enjeux.

Ainsi bercé par un récit dont il n’était pas l’auteur, le peuple sanfrais se faisait engourdir et saigner par la Bête année après année. Pourtant, au temps que je vais narrer, quelques raies de lumières parvinrent à se frayer un chemin à travers les persiennes afin d’éveiller la..es dormeur..ses.

I..El faut aussi avouer que c’est par goût de l’ironie et du drame que nous nous attarderons sur la Sanfre — domino parmi d’autres dans le renversement du Monde — puisqu’elle était connue dans le monde entier comme la nation de la révolution par excellence. Pourtant la seule tentative révolutionnaire qu’elle avait s’était soldé par un échec qui avait remplacé l’aristocratie par la bourgeoisie à la tête de l’État. Mais c’était sa légende : « pays de la Révolution, qui alluma la poudre démocratique en Eupore ».

Depuis quelques siècles néanmoins, la Sanfre se reposait sur ses lauriers en la matière, tandis qu’ici et là, des insurrections qu’on taisait faisaient parler d’elles à en faire rougir les Sanfrais..es qui paresseusement, rêvassaient de révolte, non seulement par goût de la liberté, mais aussi par nostalgie et orgueil.

*se référer au glossaire