Mais revenons-en à nos Sanfrais.
À la même période, ils faisaient face à un problème majeur de circulation et de qualité de l’information. Cette gangrène n’était pas neuve, car le paysage médiatique n’avait jamais été hors des mains des bourgeois, mais une hubris nouvelle les prenant, l’infection devenait chaque jour plus grave.

Alors qu’ils avaient longtemps adoptés une stratégie de classe dissimulant l’intention, détournant l’attention, soufflant chaud et froid, un virage bien plus violent était en train de s’opérer. Il consistait à promouvoir de manière plus ou moins directe la transition vers un régime autoritaire, jusqu’alors utilisé comme épouvantail pour résigner le peuple à désigner un maître — tout aussi haineux et dominateur, mais bien plus présentable.
Grâce à un poison et un remède artificiels qu’elle agitait tour à tour devant la foule confuse et parfois apeurée, la Bête contrôlait jusqu’alors le commandement de la Citadelle sanfraise tout en prétendant déléguer ce choix aux urnes. C’était une forme de manipulation coercitive qui évitait la plupart du temps de mettre un pistolet sur la tempe de chaque mécontent — ce qui demandait beaucoup de ressources — en offrant une vague illusion de consentement.
Mais plus elle gagne, plus la Bête s’enhardit, et plus loin elle veut aller. Elle n’est pas de ces paresseux..se qui astreignent leur domination au maintien coûte que coûte de la stabilité. Non, la Bête est curieuse, elle veut voir jusqu’où elle pourra étendre son pouvoir, et avance aujourd’hui pour contrôler demain.
Le cirque médiatique étant la pierre angulaire de cette stratégie : c’est là que se jouait le spectacle des masques qui tombent.
Tout d’abord il était important de n’inviter que des gens de droites*. Et pour respecter les règles de pluralisme, les médias invitaient également des gens de droite qui se disaient de gauche*. Ensuite on présélectionnait des journalistes peu scrupuleux..ses dont on savait d’avance qu’i..els pouvaient répéter à loisir les éléments de langage qu’on leur avait demandé d’apprendre par cœur. Enfin on durcissait chaque jour par petites touches successives la propagande pour insidieusement substituer d’arrangeant mensonges à la réalité. Jusqu’à pouvoir diffuser sans vergogne des discours de haine sans queue ni tête professés comme des vérités générales par des invertébrés.
Si bien qu’au tournant de l’an 24 les Sanfrais voyaient se multiplier des titres de presse comme « Les Nazes sont-ils si Nazes que ça ? » ou « 7 idées fausses sur les néo-Nazes, la 4e va vous étonner ! ». En 25, alors que défilaient des adorateurs du Grand Génocide euporéen dans les rues de la capitale sous la garde rapprochée des services de police, un chroniqueur commenta en direct à la télévision : « Oui on a essayé les Nazes et ça n’a pas marché, mais on a jamais essayé les néo-Nazes ! Peut-être faut-il leur laisser une chance non ? C’est ce qu’on fait en démocratie en tout cas. Regardez comme ils défilent calmement en mémoire du régime qui a déporté et exterminé des millions de personnes. Ils n’ont pas l’air des barbares sanguinaires qu’on a voulu nous faire croire ! »
Vella Mei, La perversion du réel sous le capitalisme des centres impériaux
À tel point gangrené, l’organe médiatique il faut couper. Mais avant d’envisager l’ablation, encore faut-il savoir par quoi le remplacer.
Pour contrer l’appauvrissement galopant de son réseau d’information, il fallait en cultiver un nouveau, vierge de la vérole bourgeoise. C’est cette volonté commune qui rallia une constellation de médias indépendants — le Scoop — possédés par leurs lecteur..ices et leurs journalistes, qui échappaient ainsi à l’agenda des milliardaires — qui avaient tout intérêt à contrôler l’information — et de l’État bourgeois corrompu — qui ne pouvait pas se permettre de trop bien informer la population des manigances de la classe dominante pour s’enrichir en volant aux pauvres.
Car même si cette propagande était cousue de grosses ficelles blanches et la supercherie régulièrement dénoncée, elle dominait jusqu’alors l’espace médiatique qu’elle rempli de son odieux mensonge. Cell..eux qui n’en voulaient plus avaient désormais, grâce au Scoop, accès à de nouvelles sources, encore fragiles certes, mais de petits ruisseaux sont fait les grands fleuves.

Pour le reste, la coopération sanfraise, quoiqu’encore discrète, se développait au-delà du monde virtuel et informationnel, et commençait à effriter, peu à peu, le monde matériel des propriétaires : des espaces pour se nourrir, pour se soigner, pour habiter, pour s’amuser, vivre, créer et s’épanouir offraient un miroir non déformé de ce que pouvait être le travail, la production et le marché lorsqu’ils n’était pas soumis aux intérêts privés de quelques-uns. Les marges fondent, les ceintures se desserrent un peu, de petites bulles d’air inattendue remontaient à la surface pour offrir un répit aux têtes maintenues sous l’eau.
Pour certain..es, ce fut la première expérience de communauté où i..els pouvaient faire entendre leur voix, sans quel celle-ci soit couverte par celle d’un patron, d’un propriétaire, d’un politicien ou de quel qu’autre maître.
Des fissures commencèrent à courir le long de la réalité capitaliste, en se croisant la fragilisèrent, laissant passer de fines raies de lumières, préparant les brèches de demain dans le monde des États et des propriétaires. Au moment où les patrons investissaient tout leur or pour remplacer leur main-d’œuvre par des machines, leurs employé..es apprenaient à se substituer à leurs employeurs.
Ainsi les forces laborieuses commencent à se libérer et acceptent qu’à l’évidence, ce qu’elles ont toujours accompli le couteaux sous la gorge et le ventre vide, elles peuvent le faire gorge libre, ventre plein.

Elles délaissent le maître pour les pairs,
Travaillent les un..es pour et avec les autres.
Ainsi bâtie la Forge de la Coopération,
Elle vole peu à peu les travailleurs au Capital,
Blanchit son sale argent par redistribution.
Et donnera le pur acier.
Ainsi dérobée, la Bête au flanc fut touchée
Et l’hémorragie commença,
*se référer au glossaire

À suivre :
Au feu rouge, si nous traversons tous ensemble, tout ira bien.




